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Gouiran, Gérard. L'amour et la guerre. L'œuvre de Bertran de Born. Aix-en-Provence: Université de Provence, 1985.

Édition revue et corrigée pour Corpus des Troubadours, 2012.

080,031- Bertran de Born

 

Deuxième Partie.
 
LA GUERRE ET LA DISCORDE.

 

Chapitre III.
 
LES GUERRES DE LA FIN DU REGNE D’HENRI II
 
ET L’AVENEMENT DE RICHARD Ier
 
 
Les débuts du règne de Philippe ne furent rien moins que faciles : il dut à partir de 1181 faire face à une formidable coalition de barons du Nord, regroupés autour du comte de Flandre, Philippe d’Alsace, et l’appui des Plantagenêts fut bien nécessaire au pauc rei de Terra Maior (15. 15). Pourtant, en dépit de ces bonnes relations, les occasions de conflit entre le roi de France et son puissant vassal angevin ne manquaient pas.

En 1151, afin de pouvoir se consacrer entièrement à la lutte contre Étienne et à ses affaires d’outre-Manche, Geoffroy Plantagenêt, comte d’Anjou et prétendant au trône d’Angleterre, abandonna à Louis VII la majeure partie du Vexin et lui renouvela la cession de Gisors. Par la suite, son fils, devenu Henri II, roi d’Angleterre, dans le but de récupérer ces terres, proposa à son suzerain de marier Henri le Jeune, son héritier, à Marguerite de France, dont le Vexin serait la dot. Dès la célébration du mariage, Henri II se fit remettre les châteaux du Vexin qu’il se garda soigneusement par la suite de transmettre à son fils.

Pendant la crise des années 1182-1183, Philippe ne put sans doute pas intervenir autant qu’il l’aurait souhaité dans les affaires des Plantagenêts : il accueillit bien à sa cour le Jeune Roi fugitif pendant l’été de 1182, mais il se contenta d’appuyer indirectement les rebelles en leur envoyant des mercenaires : Bertran lui en fait d’ailleurs le reproche (12. 49-56).

À la mort du Jeune Roi, Philippe réclama qu’on lui restituât le douaire de sa sœur. Henri II ne voulut rien entendre et il fallut transiger : pour mettre fin à l’un des innombrables conflits qui opposèrent Plantagenêts et Capétiens au XIIe siècle, Alix, la seconde fille de Louis VII, avait été fiancée au jeune Richard, alors âgé de dix ans, en 1167. Seize ans plus tard, leur mariage n’avait toujours pas été célébré pour d’obscurs motifs. “Pourquoi le roi d’Angleterre gardait-il cette jeune fille, chez lui, en prisonnière, en otage, au lieu de la donner à son fils ? Conduite étrange qui autorisait les pires soupçons” (1). Alors, le 6 décembre 1183, Henri II offrit à Philippe une compensation pécuniaire et lui rendit hommage, et les deux rois convinrent que le Vexin serait désormais considéré comme le douaire d’Alix. Ainsi, pendant des années encore, toute entente entre Français et Anglais comportera un article stipulant la célébration du mariage de Richard avec la princesse française. Cette union, toujours remise, et qui ne se produisit jamais, allait fournir à Philippe un grief et un moyen de chantage permanents.

Par la suite, les rencontres se multiplient sans qu’on parvienne à une paix, dont d’ailleurs aucune des parties ne semble réellement vouloir. À peine conclu l’accord de Gisors entre Philippe et Henri le 10 mars 1186, voici que Richard, probablement aidé en sous-main par son père, organise en avril un raid contre le comte de Toulouse, qui en appelle à son suzerain le roi de France. Philippe demanda bien qu’un terme fût mis à cette agression, mais il refusa de s’engager plus avant. Peut-être fondait-il davantage d’espérances sur la complicité de Geoffroy de Bretagne qu’il accueillit à sa cour avec une satisfaction marquée.

On sait comment la mort du comte de Bretagne traversa les desseins de Philippe Auguste. Elle ne lui en fournissait pas moins une nouvelle occasion de conflit : le roi exigea qu’on plaçât sous sa protection la fille qu’avait laissée Geoffroy, puis Arthur, lorsqu’un fils posthume naquit de la comtesse de Bretagne le 29 mars 1187. Telle n’était pas l’intention d’Henri II, qui négocia, obtint une trêve jusqu’au 13 janvier 1187 et proposa ensuite de la prolonger jusqu’à Pâques. Le 5 avril, la conférence du Gué-Saint-Rémy ne put que constater le désaccord et retarder le conflit. Toutefois, à la fin du mois de mai, Philippe prit l’offensive : il pénétra en Berry, enleva Issoudun et Graçay et bloqua Châteauroux où s’étaient enfermés Richard et Jean. Henri II vint à la rescousse et les armées des deux rois campaient sur les bords de l’Indre. Le 23 juin, on s’arma pour la bataille décisive. Elle n’eut pas lieu : Archiepiscopi etiam et episcopi, abbates, comites et barones utriusque regni, non permittentes illos congredi dederunt illis in consilio quod pax inter illos vel treugae longiores... (2). L’accord ainsi conclu laissa à Philippe Issoudun et Frèteval et instaura une trêve de deux années.

À l’occasion de cet accord, Richard se rapprocha de Philippe avec lequel il partit, malgré son père ; désormais son comportement peut sembler manquer de franchise : on le voit ainsi en septembre voler le trésor de Chinon, fortifier ses forteresses en Poitou avant d’aller prêter hommage à son père à Angers. L’incohérence apparente des actes de Richard s’explique par sa crainte d’être déshérité. Le Jeune Roi avait été sacré du vivant de son père, or non seulement Richard ne parvenait pas à obtenir cette consécration d’un Henri II plus jaloux que jamais de son pouvoir, mais encore le vieux roi avait tenté d’ôter l’Aquitaine à Richard pour la donner à Jean. Aussi, tantôt Richard se comporte en héritier sûr de ses droits, tantôt il agit pour prendre de vitesse son père qu’il soupçonne de vouloir le dépouiller.

La trêve conclue pour deux ans ne dura pas sept mois. Le remariage de la comtesse de Bretagne amena Philippe à renouveler ses revendications et, en dépit des terribles nouvelles de Terre sainte, le roi de France menaçait la Normandie. Une conférence supplémentaire se tint entre Gisors et Trye le 21 janvier 1188, mais l’intervention de l’évêque de Tyr en personne ne permit plus aux deux rois de faire mine d’ignorer la gravité de la situation. Ils durent, sous la pression de leurs vassaux, se croiser, comme Richard l’avait fait dès avant. En fait, Henri avait prononcé depuis quinze ans déjà le vœu de se croiser, mais cela lui permit de lever sur ses sujets une dîme exceptionnelle. Il avait si peu le désir de partir pour l’Orient que les chroniqueurs vont jusqu’à le soupçonner d’avoir suscité les troubles qui éclatèrent dès ce même mois de janvier sur les terres de Richard avec la révolte de Geoffroy de Rancon, Aimar d’Angoulême et Geoffroy de Lusignan. Une fois ce soulèvement écrasé, la paix n’en régna pas pour autant dans le Sud-Ouest, puisque le comte de Toulouse molesta des marchands poitevins ; Richard riposta en s’emparant de Pierre Seilun, un des conseillers de Raimon V, et le comte, pour tenter d’obtenir la libération de son vassal, n’hésita pas à capturer des chevaliers anglais qui revenaient de Compostelle et qu’il voulait utiliser comme monnaie d’échange. Richard répliqua dès le printemps en envahissant le domaine comtal. Le roi de France, inquiet, s’avança vers le midi pour tenter de réconcilier ses deux grands vassaux, mais il n’obtint aucun résultat et le 3 juin Richard attaqua le Quercy et menaça même Toulouse (3). Alors, faisant semblant de tenir le roi d’Angleterre pour responsable des actes de son fils, Philippe se jeta sur le Berry où le 16 juin, il prit Châteauroux. Henri II dut passer la Manche et il rassembla son armée à Alençon à la mi-juillet. Les combats qui s’ensuivirent tenaient plus de l’escarmouche que de la bataille rangée : Henri II tenta sans succès un coup de main sur Mantes, puis Richard marcha sur le Berry pour s’opposer à Philippe qui en sortit et proposa de conclure la paix. Et l’on reprit les sempiternelles rencontres entre Gisors et Trye.

Traditionnellement, les entrevues entre le roi de France et le duc de Normandie se déroulaient à la frontière de cette province, sous un orme vénéré. À la fin d’une conférence de 1188, Philippe exaspéré par son échec et sans doute désireux de marquer une rupture définitive, fit couper le vieil arbre.

L’accord était impossible : Henri II et Philippe voulaient le conclure sur la base de la rétrocession des terres conquises, mais Richard ne pouvait accepter une telle solution ; assurément Châteauroux, Issoudun et Graçay, qui appartenaient à son père, lui reviendraient un jour, mais rendre le Quercy, c’était renoncer, selon Raoul de Dicet (O. C. p. 57), à mille marcs ou plus qui tombaient chaque jour directement dans son escarcelle.

C’est après cette période que les chroniques situent une péripétie fort caractéristique des attitudes des seigneurs de l’époque : Interim comes Flandriae et comes Theobaldus, caeteri comites et barones de regno Franciae contra quorum consilium rex Franciae guerram fecerat, arma sua deposuerunt, dicentes se nunquam gestaturos contra Christianos donec redirent de peregrinatione Jerosolimitanae profectionis. Tunc rex praefatus Franciae auxilio suorum destitutus, petit a rege Angliae colloquium (4).

Ainsi les entrevues reprirent leur succession. Le 18 novembre, au colloque de Bonmoulins, la situation bloquée trouva une issue inattendue : Richard demanda une fois de plus à son père de lui laisser épouser Alix et Philippe l’appuya, insinuant qu’Henri II devrait reconnaître Richard pour son héritier. Le vieux roi tenta encore une fois de temporiser,  mais Richard, s’emportant alors, prêta sur le champ hommage au roi de France pour les domaines continentaux des Plantagenêts ; en retour, Philippe lui rendit Châteauroux et Issoudun. Les discussions en restèrent là ; on se contenta de prolonger la trêve jusqu’au mois de janvier et le roi de France et le comte de Poitou partirent de conserve.

Une fois encore la discorde allait opposer les Plantagenêts. La guerre ne fut pas très longue : le vieux roi n’avait plus la force de résister à la trahison générale.

Après la mort d’Henri II, on pouvait penser que les épineuses questions qui l’avaient opposé à Louis VII, puis à Philippe Auguste, allaient enfin être réglées. Quand Richard eut été proclamé duc de Normandie à Rouen, un colloque réunit les alliés de naguère entre Chaumont et Trye, le 22 juillet. On décida que Philippe conserverait les châteaux d’Auvergne et du Berry, mais, contre dédommagement, Richard gardait le Vexin. Il n’avait toujours pas épousé Alix lorsqu’il partit en août pour l’Angleterre où il devait être couronné le 3 septembre 1189.

Les deux souverains n’avaient donc toujours pas extirpé les racines d’un conflit qui dressait en réalité l’une contre l’autre la puissance anglaise et la puissance française, et cela, quels que fussent les rois de ces pays.

 

Nº 29 : Pois als baros enoia e lor pesa.

 

L’allusion au Quercy (v. 13) nous fournit un net terminus a quo, puisque Richard n’a envahi cette province que le 3 juin 1188, après l’échec de la médiation du roi de France. On ne saurait donc situer la composition de ce sirventés au milieu de l’année 1187, comme le veulent Clédat, Thomas et Appel. Il est en revanche plus délicat de dire quelle est la paix qui scandalisa si fort le seigneur d’Hautefort. Un point qui gêne beaucoup Clédat doit nous orienter : Philippe rendait Issoudun qu’il avait conquise en 1187.

En fait, les deux éléments de datation que fournit cette poésie renvoient non pas à la trêve de Châteauroux, le 23 juin 1187, mais à celle qui conclut la conférence de Bonmoulins, le 18 novembre 1188, et devait se prolonger jusqu’à la Saint-Hilaire, le 13 janvier 1189.

En effet, du point de vue de Bertran, qui n’est pas tout à fait objectif, Philippe n’est pas parvenu à reprendre Gisors, qui demeure le douaire d’Alix ; on ne lui a pas confié l’héritier de Bretagne ; Richard n’a pas rendu le Quercy au comte de Toulouse. D’autre part, on a vu qu’en échange de l’hommage de l’héritier du trône d’Angleterre pour ses futures possessions continentales, Philippe lui avait rendu Issoudun. Bertran refuse de faire la différence entre les Plantagenêts (peut-être ignore-t-il le renversement des alliances, mais c’ est peu probable) et, pour lui, Issoudun, remise à Richard, retourne sous la coupe d’Henri II.

Enfin, et c’est là l’origine de l’erreur de Clédat, lorsque Bertran accuse les Champenois de s’être laissé corrompre par l’or anglais, il ne se réfère pas à l’intervention des religieux qui empêchèrent de livrer bataille à Châteauroux, mais à un événement que les chroniqueurs placent, sans plus de précision de date ni de lieu, entre septembre et octobre 1188 : le refus des comtes de Flandre et de Champagne de faire la guerre avant de s’être déchargés de leur vœu de croisade (cf. Deuxième partie. Chapitre IV,). Même si les chroniqueurs leur prêtent des motivations plus honorables que Bertran, on retrouve bien dans le texte cité les Champenois, explicitement désignés en la personne de leur comte Thibaut.

Ainsi donc, il paraît logique de situer la composition de ce sirventés à la fin de 1188, sans doute fort peu après la conférence de Bonmoulins.

 

Razon

Le texte de cette razon se trouve dans trois manuscrits : F (65 vº-67), I (178 vº-179) et K (164-164 vº).

Texte de base : K.

 

1
En lo temps et en la sazon que lo reis Richartz
 
d’Englaterra guerreiava ab lo rei Felip de Fransa,
 
si foron amdui en camp ab tota lor gen. Lo reis de
 
Fransa si avia ab se Frances e Bergoignos e Campanes
5
e Flamencs e cels de Berrion ; e·l reis Richartz avia
 
ab se Engles e Normanz e Bretos e Peitavis e cels
 
d’Anjeu e de Torena e dal Maine e de Saintonge e de
 
Lemozin. Et era sobre la riba d’un flum que a nom
 
Seura, lo quals passa al pe de Niort. E l’una ost si
10
era d’una riba e l’autra ost era da l’autra, et
 
enaissi esteron .XV. jorns, e chascun jorn s’armavan
 
et appareillavan de venir a la batailla ensems. Mas
 
arcivesque et evesque et abat et home d’orde que
 
cercavant patz, eran e miech, que defendian que la
15
batailla non era. Et un dia foron armat tuit aquill
 
q’eran ab lo rei Richart et esqueirat de venir a la
 
batailla e de passar la Seura, e li Frances s’arme-
 
rent et esqueirerent. E li bon home de religion
 
foron ab la crotz en bratz, pregant Richart e·l rei
20
Felip que la batailla non degues esser. E·l reis de
 
Franza dizia que la batailla non remanria, si·l reis
 
Richartz no·ill fazia fezeutat de tot so que avia de
 
sai mar, del ducat de Normandia e del ducat de Qui-
 
tania e del comtat de Peitieus, e. que·il rendes
25
Gisort, lo qual lo reis Richartz l’avia tolt. Et En
 
Richartz, quant auzi aquesta paraula que·l reis
 
Felips demandava, per la grant baudesa qu’el avia
 
(car li Campanes avian a lui promes que no·ill
 
serion a l’encontra, per la grant cantitat dels
30
esterlins que avia semenatz entre lor), si montet en
 
destrer e mes l’elm en la testa ; e fai sonar las
 
trombas e fai desfar los sieus confanos encontra
 
l’aiga per passar outra et aordena las esqueiras
 
dels baros e de la soa gen per passar outra a la
35
batailla. E·l reis Felips, cant lo vi venir, montet
 
en destrer e mes l’elme en testa. E tota la soa
 
gens monteron en destrers e preseron lor armas per
 
venir a la batailla, trait li Campanes que no
 
meteron elmes en testa. E·l reis Felips, quant vi
40
venir En Richart e la soa gen ab tant grant vigor e
 
vi que·ill Campanes no venion a la batailla, el fon
 
avilitz et espaventatz ; e comensa far apellar los
 
arcivesques e·ls evesques et homes de religion, toz
 
aquels que l’avion pregat de la patz far ; e preguet
45
lor qu’il aneson pregar En Richart de la patz far
 
e del concordi, e si lor promes de far e de dir
 
aquella patz et aquel concordi del deman de Gisort e
 
del vassalatge que ill fazia a·N Richart. E li saint
 
home vengron ab las crotz en bratz encontra lo rei
50
Richart, ploran qu’el agues pietat de tanta bona gen
 
com avia el camp, que tuit eron a morir, e qu’el vol-
 
gues la patz, qu’ill li farian laissar Gisort e·l rei
 
partir de sobre la soa terra. E li baron, quant auzi-
 
ron la grant honor que·l reis Felips li presentava,
55
foron tuich al rei Richart, conseilleron lo qu’el
 
preses lo concordi e la patz. Et el, per los precs
 
dels bos homes de religion e per lo conseill dels seus
 
baros, si fetz la patz e·l concordi, si que·l reis Fe-
 
lips li laisset Gisort quitamen e·l vassalatges remas
60
en penden si com el estava, e partit se del camp, e·l
 
reis Richartz remas. E fo jurada la paz d’amdos los
 
reis a detz anz ; e desfeiron lor ostz e deron comjat
 
als soudadiers. E vengron escars et avar ambedui li
 
rei e cobe, e no volgron far ost ni despendre,
65
si non en falcos et en austors et en cans et en
 
lebriers et en comprar terras e possessions et en
 
far tort a lor baros. Don tuit li baron del rei de
 
Fransa foron trist e dolen, e li baron del rei
 
Richart, car avian la patz faicha, per que chascuns
70
dels dos reis era vengutz escars e vilans. E·N Ber-
 
trans de Born si fo plus iratz que negus dels autres
 
baros, per so car el no se dellectava mais en guerra
 
de si e d’autrui e mais en la guerra dels dos reis,
 
per so que, quant il avian li doi rei guerra ensems,
75
el avia d’En Richart tot so qu’el volia d’aver e
 
d’onor et era temsuz d’amdos los reis per lo dire
  de la lenga.
   
 
Don el, per voluntat qu’el ac que·il rei
 
torneson a la guerra e per la volontat qu’el vi als
80
autres barons, si fetz aquest sirventes lo quals
  comensa : “Puois li baron son irat ni lor pesa...”

 

Argument :

Au temps et à l’époque où le roi Richard d’Angleterre faisait la guerre au roi Philippe de France, ils se trouvèrent tous deux sur le champ de bataille avec toutes leurs troupes. Du côté du roi de France se trouvaient Français, Bourguignons, Champenois, Flamands et gens de Berry ; de celui du roi Richard se trouvaient Anglais, Normands, Bretons, Poitevins et gens d’Anjou, de Touraine, du Maine, de Saintonge et de Limousin. Et c’était sur la rive d’un fleuve appelé la Sèvre, qui passe auprès de Niort. Les armées se trouvaient sur les deux rives opposées du fleuve et elles y demeurèrent quinze jours ; chaque jour elles s’armaient et se préparaient à livrer bataille. Mais des archevêques, des évêques, des abbés et des moines qui recherchaient la paix, les séparant, empêchaient de livrer bataille. Un jour, tous les hommes du roi Richard se trouvèrent en armes et en rangs pour engager le combat et passer la Sèvre ; les Français s’armèrent et formèrent les rangs. Les bons religieux, croix en main, allèrent prier Richard et Philippe de ne pas livrer bataille. Le roi de France disait qu’on n’éviterait le combat que si le roi Richard lui prêtait hommage pour toutes ses possessions situées de ce côté de la mer : duché de Normandie, duché d’Aquitaine, comté de Poitiers, et lui rendait Gisors, que le roi Richard lui avait enlevée. Quand il entendit les revendications du roi Philippe, à cause de la grande hardiesse qu’il ressentait (car les Champenois lui avaient promis de ne pas marcher contre lui en raison de la grande quantité de sterlings qu’il leur avait distribués), Richard monta sur son destrier et mit son heaume ; il fait sonner les trompettes, déployer ses oriflammes pour marcher vers le fleuve et passer sur l’autre rive, et il dispose les lignes de ses barons et de ses troupes pour traverser et engager la bataille. Quand le roi Philippe le vit venir, il monta sur son destrier et mit son heaume ; tous ses hommes montèrent sur leurs destriers et prirent leurs armes pour aller au combat, sauf les Champenois qui ne mirent pas leurs heaumes. Lorsque le roi Philippe vit Richard et ses troupes s’avancer avec tant d’impétuosité et les Champenois ne pas aller au combat, son courage l’abandonna et l’épouvante le prit ; il fit appeler les archevêques, les évêques et les religieux, tous ceux qui l’avaient prié de faire la paix, et il les pria d’aller supplier Richard de conclure un accommodement et la paix ; il leur promit de faire et d’avouer cette paix et cet accommodement sur Gisors et l’hommage qu’il exigeait de Richard. Les saints hommes, croix en main, se rendirent auprès du roi Richard et lui dirent en pleurant d’avoir pitié de tous ces braves gens qui se trouvaient sur le champ de bataille et que la mort attendait ; s’il acceptait la paix, ils obtiendraient que le roi lui laissât Gisors et s’éloignât de sa terre. Quand les barons entendirent le grand honneur que le roi Philippe lui proposait, ils allèrent tous trouver le roi Richard et lui conseillèrent d’accepter l’accommodement et la paix. Celui-ci, sur les prières des bons religieux et les conseils de ses barons, conclut l’accommodement et la paix : le roi Philippe s’éloigna du champ de bataille tandis que le roi Richard y demeurait. La paix entre les deux rois fut jurée pour une durée de dix ans ; ils licencièrent leurs armées et renvoyèrent leurs mercenaires. Et les deux rois devinrent avares, chiches et cupides ; ils ne voulaient pas recruter d’armée ni faire de dépenses, sauf pour des faucons, des autours, des chiens, des lévriers, ou pour acheter des terres et des biens, ou pour léser leurs barons. Aussi, les barons du roi de France, comme ceux du roi Richard, furent-ils tristes et affligés de ce que les deux rois eussent conclu la paix, car chacun d’eux en était devenu avare et chiche. Bertran de Born était plus irrité qu’aucun autre baron, car il ne trouvait de plaisir qu’en la guerre qu’il faisait aux autres et plus encore en celle que se livraient les deux rois, car, lorsque les deux rois étaient en guerre, il recevait de Richard tous les biens et les honneurs qu’il désirait et il était craint des deux rois à cause de ses propos.

Aussi, dans le désir que les deux rois reprissent le combat et voyant que c’était le désir des autres barons, il composa ce sirventés qui commence ainsi : “Puisque les barons sont chagrins et irrités...”

 

Apparat critique :

1) saso qel r- Phelips F. 2) de Fransa F, d’Engleterra IK, con F, Richart d’Angelterra F. 3) si·l feiron IK, cap con tota la l- F. 4) Borgognos e Campagnes F, Bergoingnos I. 5) Brui F. 6) Bretons e Pitavis F, Peitaus IK. 7) Enjeu F, Toreine F, Torrena I, Manie F, Santonge F. 8) Lemozi F, qe ha F. 9) Caura la qals F, Gaura IK, passa li al F, la una ost F, ostz IK. 10) da l’una F, ost era manque à F, F ajoute part après autra. 11) aissi e- be F, jornz F, jorn I, cascun dia s’armavon F. 12) e pareillavon F, ensemes F. 13) arcivesqe et evesqe et abbat F, orden qui F. 14) cercavon la paz eron en meiz qui d- qe F, cercavan I. 15) aqill F. 16) con lei R- F, esquirat F. 17) Gaura IK. 18) s’esqilirent F, relion F. 19) forn com F, els braz pregan Righat F. 20) Phelip qe F, no d- estre F. 21) Fransa disia qe non remandria la batailla F. 22) Richart I, fezeltat F, q’el F. 23) sa IK, F ajoute e avant del. 24) Piteus e qe·ill F, qe·il I. 25) Guiortz IK, qal lo res F, ll’ F, tot IK. 26) qant F, aqesta p- qe·l F. 27) Phelips F, gran baudessa q’ F. 28) qar li Campagnes avian ad el p- qe F, avian manque à IK. 29) serian F, gran qantitat F. 30) esterlis q’el F. 31) destrier F. 32) trompas F, desserar l- seus F. 33) oltra et ordenet l- esqeras. 34) seua gent F, oltra F. 35) Phelips qan F, vinir F. 36) destrier F, elm F, seua F. 37) genz montet F, destriers FI, prenderent F. 38) qui F, qe I. 39) elms F, Phelips qan F, qant I. 40) Richart venir F, seua g- con tan F, gran FI. 41) q·ill F, fo F. 42) aviliz et espaventaz e comenset F, apareillar IK. 43) archivesqes et evesqes F, relion FI, totz F, tot I. 44) aqels qe F, paz F. 45) q’ill anesso p- R- F, paz F, far manque à F. 46) pmes F, après dir, F ajoute e de recebre. 47) aqella paz et aqella concordia de Gisort del deman F, e manque à F. 48) vassalage qe F, vassatge K, En Richartz IK. 49) tuit con l- F. 50) Richartz p- q’el F, piatat K. 51) avian FIK, qe t- eran F, que·s IK. 52) paz q’ill F, q’il I, li manque à IK, faran F, Guisort IK. 53) seua F, qan F. 54) auzirent la grand h- qe·l r- Phelips 55) tuit F, q’el F. 56) prezes F, paz F, el manque à F. 57) bos manque à F, de manque à F, religios per c- F. 58) fez la paz F, qe F, reis Felips manque à F. 59) Gisort li laisat quitamenz lo reis Phelips e·l vassalages F, Guiort IK. 60) s’estava e parti F. 61) foron jurat ambedui la patz IK, lo F. 62) dez F, desferron l- ost F, deisfeiron IK. 63) al soldadiers F, avars IK, e cobe amdui li F. 64) e cobe manque à F. 65) en en falcons F, chans I. 66) libriers F, conprar I, possessios F. 68) forn F. 69) qar ill F, paz F, per cascus F, chaschuns K. 70) E B- F. 71)si manque à F, iraz qe F. 72) qar F, el manque à I, deletava mas F. 74) qe qant ill guerreiavan e- F, dui I. 75) eill avian où le n est exponctué I, dal rei R- F, q’ F. 76-77) temsutz FI, per lo dire de la lengua d’amdos los reis F, lor d- I. 78) q’el FI, q’ill F. 79) tornassen F, voluntat FI, q’ F. 80) baros FI, fez aqest F, qui s’arrête après sirventes. 81) camenssa Pois I.

 

Chanson

Texte de base : B.

Disposition des strophes: 

ABDFIK
1
2
3
4
5
6
e
e’
CER
1
6
4
3
5
2
E
e’
V
1
2
-
4
6
5
E
-

 

Le chansonnier U s’achève précisément au vers 6 de la première strophe de cette chanson. Les vers 8, 9 et 20 manquent à CER, le vers 26 à CR et le vers 45 à V, qui intervertit les vers 12-13.

La disposition des strophes fait apparaître deux grands ensembles : ABDFIK et CER, tout en soulignant l’originalité de V.

À l’intérieur de la première famille, on peut distinguer des groupes plus réduits comme AB (vv. 16 et 21) qui s’opposent à DFIK au vers 15, ou IK (vv. 9, 21, 25, 35, 37, 42 et 46) qui sont souvent accompagnés de D (vv. 10, 20, 29, 47 et 48).

Si l’on trouve des lectures communes à ER (v. 33), CE (v. 43) et surtout CR (vv. 1, 36, 39 et 45), c’est le plus souvent sous la forme d’un ensemble CER que se manifeste le second groupe (vv. 5, 11, 12, 13, 15, 16, 17, 18, 19, 21, 22, 27, 29, 31, 36, 37, 38, 40, 41, 43, 44, 46 et 47). Il arrive qu’il s’accorde avec des manuscrits de la première famille, comme avec A (v. 36), AB (v. 29), D (v. 28), DF (v. 13) ou IK (vv. 7 et 15).

Dans les six vers que possède U, sa ressemblance avec V est totale (vv. 1, 2, 3 et 4). Par la suite, le manuscrit V, qui présente bon nombre de leçons isolées, s’accorde soit avec CER (vv. 27, 28, 31 et 43), E (v. 26) et ER (v. 42), soit avec des manuscrits de la première famille, comme I (v. 35), IK ( vv. 5 et 32), FIK (v. 29), avec une préférence marquée pour F (vv. 11, 30, 37 et 38).

C’est dire que le manuscrit F conserve une certaine autonomie par rapport à l’ensemble ABDIK ; on le rencontre d’ailleurs parfois uni à CER (vv. 12, 47 et 48).

 

Notes:

(1) Luchaire : Histoire de France de Lavisse, t. II, 1, p. 91. ()

(2) Benoît de Peterborough, O. C. t. II, p. 6. ()

(3) Dom Vaissète, O. C. t. VII, pp. 22-24. ()

(4Gesta, t. II, pp. 47-48. ()

 

 

 

 

 

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